Souffrir pour être fort


L’art martial est difficile. D’une part il vise à développer harmonieusement les capacités physiques, d’autre part il exige de se forger un mental d’acier. Une première facette impose donc de prendre soin de son corps et de sa santé : il ne faut pas se faire mal. L’autre nous amène à souffrir parfois au-delà du raisonnable car c’est la voie qui, traditionnellement, mène à cet idéal que représente le samourai invincible.
C’est de cette dualité que je souhaite vous entretenir aujourd’hui.

Je donne durant les cours des consignes allant parfois dans un sens, parfois dans l’autre, mais je n’obtiens pas toujours le résultat escompté.
Un exemple : si je demande de travailler plus bas, je constate souvent que les seuls qui m’entendent réellement sont ceux qui sont déjà très bas car, sensibilisés à cette exigence, ils y sont plus réceptifs.

Conséquence immédiate : ceux qui étaient trop hauts restent hauts et ceux qui étaient bas sont finalement trop bas avec toutes les implications néfastes sur leur assise au sol qui en découlent.
Il est donc nécessaire d’expliciter les consignes qui parfois s’avèrent trop laconiques lors des entraînements.

Ne pas se faire mal implique que l’on soit attentif aux signaux envoyés par son corps. Insister sur une douleur articulaire ne peut qu’aggraver la lésion. Le mal de dos avec éventuelle irradiation lombaire, sciatique, cervicale ou brachiale est un avertissement sérieux à ne pas traiter par le mépris.

Toutes ces douleurs n’exigent pas un arrêt de l’activité, mais vous devez être vigilant pour ne pas provoquer de traumatismes invalidants.
D’ailleurs, si vous vous êtes fait mal pendant l’entraînement, ce n’est pas en restant dans votre fauteuil que vous allez trouver le geste qui vous blesse ; c’est le plus souvent dans la douleur qu’on apprend à comprendre son corps. Mais lorsque vous avez identifié un geste nocif, il est alors facile d’apporter les modifications nécessaires à votre pratique sportive. Cela dit, les douleurs de dos ont fréquemment pour origine de mauvaises attitudes dans la vie de tous les jours : huit heures mal assis à votre bureau, quelle catastrophe ! Trois heures avachi dans un fauteuil devant la télé, bonjour les dégâts !

Surveiller et entretenir son corps n’est pas réservé au seul temps de l’entraînement. C’est votre principal bien, or certains l’entretiennent moins bien que leur voiture. Entretenir son corps, c’est le nourrir et l’exercer. Vous devez, en permanence, l’entourer d’un soin jaloux. Je suis atterré quand je vois des gens se précipiter sur leur bouteille d’eau après dix minutes d’un modeste échauffement : c’est le signe d’une évidente déshydratation déjà bien établie. Buvez, donc, mais buvez avant d’avoir soif. Et buvez beaucoup ; deux litres d’eau par jour pour une activité normale et par température clémente ; plus, s’il fait chaud et encore plus si vous êtes très actif. Bien hydraté, on ne doit pas être tenaillé par la soif avant une petite heure d’exercice.

En conséquence, apprenez à écouter votre corps ; il vous dit exactement ce dont il a besoin pour se maintenir en état. Mais attention à ne pas prendre la fatigue musculaire ou le premier essoufflement pour un signal d’arrêt car c’en sera fini de la progression en termes de puissance, de rapidité ou d’endurance et le mental en profitera pour s’installer dans une agréable léthargie malheureusement préjudiciable à plus longue échéance. Ce n’est que lorsque le muscle est douloureux que les bénéfices de l’effort commencent à être engrangés ; et c’est à partir de ce moment que le mental se forge.
Il est ainsi indispensable que vous vous efforciez à persévérer dans l’effort. C’est de cette manière que le corps devient efficient, puissant, rapide: excellente récompense pour l’esprit qui aura souffert mais se sera grandi. Sans être grand clerc, il est flagrant que certains se servent de ma consigne sur l’hydratation pour interrompre un exercice qu’ils jugent trop fatigant. C’est dommage pour eux car le bénéfice de ces efforts ne se limite pas au taekwondo ; souplesse, souffle, force, endurance, etc., rendent la vie quotidienne plus agréable car de nombreuses tâches sont abordées plus sereinement quand on en est suffisamment pourvu.

Si vous voulez progresser, aussi bien physiquement que mentalement, vous devez souffrir. Toutefois, vous devez différencier de façon très précise les douleurs consécutives à une lésion de celles qui sont la marque de la fatigue physique. Des quadriceps ou des abdominaux douloureux attestent de la présence d’acide lactique au sein du muscle : c’est pénible mais cela n’empêche pas de continuer. Une vive douleur dans le coude impose de cesser immédiatement la séance de pompes, pas forcément l’entraînement ; il suffira de ne plus solliciter le bras blessé. D’ailleurs, un handicap, blessure ou maladie, est une opportunité à saisir : c’est l’occasion de sentir son corps et donc de le comprendre, d’utiliser d’autres techniques que celles dont le handicap nous prive, d’apprendre à dissimuler sa faiblesse aux yeux de l’adversaire. Et avec quel bénéfice pour le mental !

« Il faut souffrir pour être belle » disait-on jadis aux petites filles. Le taekwondoiste peut dire « il faut souffrir pour être fort ».
Fort physiquement, mais surtout mentalement.